Nous galopons si vite que je n'entends plus que le vent qui siffle dans mes oreilles
Les foulées de plus en plus rapides de ma jument, exaltée par cette liberté autorisée, excitée par le froid matinal, soulèvent en rytme le tapis de feuilles roussies par les premières gelées automnales.
Je suis ivre de cette puissance à peine contrôlée, ivre de cette fuite à travers les bois, loin du reste du monde.
Juste elle et moi, comme deux âmes égarées emportées par cette évasion débridée qu'on peine outes deux à juguler.
J'ai laissé aux écuries les regrets et désillusions récentes, j'oublie un instant le poids de l'absence, je n'entend plus mes craintes habituelles...
Pendant quelques heures je me sens tellement vivante. Tellement en harmonie.
Elo et moi égrainons des propos décousus sur nos vies étudiantes qui prendront bientôt fin, sur le monde, sur notre avenir, sur nos souvenirs. Nous parlons comme nous avons toujours parlé elle et moi: sincèrement, sans faux semblant, sans retenue... au creux d'une selle tanée par les ans.
Les sentiers sont plongés dans un calme apaisant tellement familier. Nous connaissons chaque déclivité, chaque caprice de terrain par coeur. Le moindre croisement évoque en nous mille et une histoires.
Des années après nous sommes toujours là. Toutes les deux, dans ces montagnes qui nous ont vu grandir. Comme les survivantes d'un monde qui n'est plus mais qui se poursuit jour après jour à travers nous.
Nos chevaux frissonnent d'excitation, marchant d'un pas allant, attendant le moindre signal pour partir dans une course folle, leurs petites oreilles pointées en avant.
L'odeur de leur poil mouillé se mèle à celle de la brume forestière dans un parfum réconfortant.
Comme à chaque fois, j'aimerais ne jamais reprendre le chemin des écuries.
Comme à chaque fois, nous rentrons courbaturées et, pour un moment, inateignables...
[Magnifique photo de
Fanny]